Samand Naaba Koanga : quand la terre enseigne et que la tradition guide l’école

Directeur d’école le jour, chef coutumier par héritage, Samand Naaba Koanga incarne une autre manière de diriger. Entre craie et tradition, il transforme la terre en salle de classe, fait de la rigueur un levier de réussite et prouve que l’autorité peut rimer avec bienveillance et résultats durables.

Portrait !

Il est 8 h 26, ce 14 janvier 2026, à Napamboumbou-Sambin, village situé à sept kilomètres de Ziniaré, chef-lieu de la région de l’Oubri.

Dans la cour poussiéreuse de l’école primaire, le soleil a déjà pris de l’assurance. Il ne se contente plus d’éclairer : il s’installe, étale sa vive lumière sur les murs ocres des bâtiments et projette de longues ombres encore hésitantes sur le sol. Au milieu de cette cour baignée de clarté, un homme avance calmement. Tunique bleu marine de style haoussa, bonnet à l’allure royale soigneusement posé sur la tête. Il marque un arrêt devant le jardin scolaire, observe les plants, touche la terre, redresse un arrosoir mal posé. Le geste est simple, mais précis.

Lui, c’est le Samand Naaba, directeur de l’école primaire publique de Napamboumbou-Sambin et notable à la cour royale de Zitenga. Nous avons rendez-vous avec un homme au parcours singulier, à la croisée de l’école et de la tradition. Son bonnet rouge, discret mais symbolique, ne passe jamais inaperçu.

De l’école du village à la craie de la République

À l’état civil, il s’appelle Hamidou Sawadogo. Ressortissant de la commune de Zitenga, il y puise aussi ses racines coutumières. Il fait ses premiers pas scolaires à Bogtenga, dans la commune de Ougrou Manéga, avant de poursuivre un parcours sans faute : CEG de Zitenga, puis lycée Bassy de Ziniaré.

Très tôt, une conviction l’habite : l’école est une chance qu’il faut savoir mériter.

« L’éducation est le passeport pour l’avenir, car demain appartient à ceux qui s’y sont préparés aujourd’hui », disait Malcolm X. Pour donner corps à cette pensée, le jeune Sawadogo affronte, en l’an 2000, le concours de l’ENEP. Il le décroche sans difficulté.

Les premières affectations ne sont pas de tout repos. De Komestenga à Abra, puis dans plusieurs localités de la commune de Mané, le terrain se révèle souvent rude. Mais partout, il s’impose par son sens aigu du service public et une conscience professionnelle unanimement saluée.

« Là où d’autres voient des difficultés, lui voit des responsabilités à assumer avec honneur », confie Moussa Tiendrébéogo, collègue enseignant et ami de longue date.

Sous les paillotes, la rigueur comme boussole

En 2009, il est nommé directeur de l’école de Mané Mossi. L’établissement ouvre… sous des paillotes. Peu de moyens, presque pas de matériel. Mais l’engagement reste total : lutter contre l’obscurantisme, quel qu’en soit le prix.

« J’ai ouvert l’école de Mané Mossi sous paillotes. Ce n’est qu’au CM2 que nous avons obtenu trois salles de classe », se souvient-il.

Il participe lui-même à la recherche de la paille, accepte de vivre dans une maison en banco, sans confort. Et pourtant, les résultats surprennent : 100 % de réussite au CEP, meilleure école de la CEB. Les distinctions s’enchaînent : prix du meilleur garçon, de la meilleure fille, du meilleur enseignant, certificat de mérite de l’ONG CRS.

À Bassamyam, même scénario, même exigence. Encore une école sous paillotes, encore 100 % de réussite au CEP (51 admis sur 51). À chaque affectation, la même rigueur. À chaque départ, un vide est laissé derrière lui.

Quand la terre devient une salle de classe

Après vingt années de labeur, il est affecté à Napamboumbou Sambin. C’est ici qu’il révèle une autre facette de sa personnalité : son lien profond avec la terre.

« J’ai un véritable amour pour les plantes », confie-t-il, sourire discret, regard posé sur le jardin scolaire. À Mané Mossi, à Bassamyam comme à Napamboumbou Sambin, il implante des jardins scolaires structurés. Pas pour embellir l’école, mais pour enseigner autrement. Pour lui, le jardin est une salle de classe à ciel ouvert.

Les élèves y apprennent à semer, arroser, attendre. À comprendre que le résultat vient après l’effort. Cette passion devient contagieuse. Henri Lagamvaré, enseignant à Napamboumbou Sambin, témoigne : « À mon arrivée, le directeur m’a confié la gestion du jardin. Mais chaque dimanche, je constatais qu’il était déjà passé arroser lui-même les plants. Cette passion m’a profondément inspiré. »

Au-delà de sa valeur pédagogique, le jardin génère aussi des revenus. En 2025, la vente de plants rapporte plus de 300 000 F CFA, permettant de soutenir plusieurs activités scolaires.  À ce titre, l’école a décroché le prix du meilleur jardin décerné par l’ONG Baobab Antenna le 10 février 2026.

Le champ scolaire, au service de la cantine

À son arrivée à Napamboumbou Sambin, la cantine scolaire pose problème. Celui qui se faisait appeler « le Chancelier » pour son élégance vestimentaire propose une solution simple et efficace : exploiter l’espace disponible de l’école.

Les parents adhèrent. Les élèves participent. La récolte dépasse les attentes : haricots, maïs, arachides. Dès la première saison, 1,5 tonne de haricots, 0,5 tonne de maïs et 0,5 tonne d’arachides sont engrangées. Pour lui, l’équation est claire : un enfant qui mange apprend mieux ; un enfant qui cultive comprend davantage.

Dans la promotion de la cantine scolaire endogène, Napamboumbou-Sambin a reçu le quatrième prix national d’école leader. Cette distinction a motivé la visite et les félicitations du ministre en charge de l’enseignement de base et de l’alphabétisation, Sosthène Dingara, dans cette école le 26 novembre 2025.

Chef coutumier, sans quitter l’école

En 2025, il est intronisé chef coutumier par le Naaba Saaga de Zitenga. Une charge héritée, assumée avec sobriété. Né dans la cour royale, fils d’un serviteur de la chefferie, il a grandi dans un univers où l’autorité se forge par l’exemple, l’écoute et le sens du bien commun.

Loin d’opposer tradition et modernité, il y voit une continuité naturelle, qu’il applique aussi bien dans sa fonction coutumière que dans la direction de son établissement.

« La tradition transmet des valeurs. L’école donne des outils. Les deux doivent marcher ensemble. »

Cette double légitimité nourrit un style de management empreint de proximité, de mesure et de responsabilité. Une autorité tournée vers la construction patiente de la « case commune » : le Burkina Faso. À l’approche de la retraite, Samand Naaba Koanga n’évoque ni fatigue ni renoncement. Il pense déjà à la suite : créer une association dédiée aux jardins scolaires, aux champs pédagogiques et aux cantines endogènes.

En attendant, les élèves de Napamboumbou-Sambin apprennent bien plus que lire et écrire. Ils découvrent que la terre nourrit, que l’effort construit et que l’autorité peut être profondément bienveillante.

C’est peut-être là, au fond, l’héritage le plus durable de Samand Naaba Koanga.

Jacob OUEDRAOGO

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