Violences faites aux hommes : ces souffrances silencieuses dont la société parle peu

 Au Burkina Faso, lorsque l’on évoque les violences basées sur le genre, le débat s’oriente presque systématiquement vers les femmes. Pourtant, les hommes subissent eux aussi des violences, souvent dans le silence. Honte, pression sociale, éducation et regard de la communauté constituent autant de barrières à la dénonciation. À travers ce micro-trottoir réalisé par Yirimedia, plusieurs femmes, la plupart spécialistes des questions de VBG livrent leur perception du silence des hommes, des formes de violence dont ils sont victimes et des pistes de solutions.

 

Un silence imposé par la culture et la notion de virilité

Pour ces femmes, ce silence prend racine dans l’éducation et les normes sociales.

« Il y a d’abord l’aspect culturel. Dans certaines communautés, on apprend aux hommes à ne pas extérioriser leurs émotions. Quelle que soit la souffrance, ils ne doivent pas la montrer. La virilité se construit autour de cela », explique Françoise Ouédraogo, journaliste à Queen MaFa.

Françoise Ouedraogo journaliste à Queen MaFa.

Elle évoque également la peur du ridicule : « Lorsqu’un homme subit de la violence, il ne s’imagine pas aller dire que sa femme le bat. Il a l’impression de se rabaisser, et cela entraîne humiliation et moquerie. Même ceux qui vivent la même situation n’osent pas parler. »

Françoise raconte d’ailleurs un souvenir d’enfance :« Quand nous étions enfants, nous avions un voisin mince marié à une femme plutôt corpulente. Elle le battait régulièrement. On sentait que quelque chose se passait. L’homme faisait peine à voir, mais il ne disait rien. Même étant enfant, cela mettait mal à l’aise. Il subissait en silence. »

 

Madina Bélemviré, directrice de publication du Bulletin Santé, partage le même constat :« C’est mal perçu pour un homme d’aller raconter qu’il a été battu par sa femme. Un homme qui fait cela est considéré comme un “bon à rien”. »

Madina Belemviré directrice de publication de Bulletin Santé.

 

Oumoulala Konaté, professeur de français, insiste sur la dimension de honte : « Dans le contexte africain, les hommes refusent de se faire dénoncer lorsqu’ils sont violentés. Ils vivent cela comme une déchéance. »

 

Des violences multiples mais rarement dénoncées

 

La violence psychologique, une souffrance invisible

Pour Françoise, la forme de violence la plus répandue reste psychologique :

« Les hommes gardent tout pour eux. Ils ne peuvent pas en parler, ce qui les empêche de dormir et de se concentrer au travail. Cela provoque du stress et, lorsqu’il n’est pas évacué, il finit par exploser. » Un constat partagé par Fatimata Sinare, secrétaire générale de l’association Yiikri :

« Certains hommes sont réellement victimes, mais ils craignent le regard de la communauté. Ils préfèrent se taire et sombrer dans la dépression. »

 

Stéphanie Nikiéma, ingénieure agronome, apporte un exemple concret :

« Il y a un de mes professeurs d’université qui subit des violences dans son foyer. Comme il ne peut pas s’exprimer chez lui, ce sont ses employés qui subissent ses frustrations. Cela affecte sérieusement son travail. »

 

Violences verbales : des paroles qui blessent

Beaucoup soulignent également la sévérité de certaines paroles dans les couples.

Madina explique : « Dans certains foyers, des propos très dévalorisants sont tenus. Dire à un homme qu’il est incapable sexuellement ou qu’il ne dure pas… Cela peut sérieusement blesser. Les violences verbales sont pires que les violences physiques. »

Elle ajoute :« Je connais un ami qui préfère rester dans les maquis après le travail, car selon lui, l’ambiance à la maison est explosive. »

Jeanne Kaboré renchérit :« Il existe un adage qui dit que la bouche d’une femme est son carquois. Beaucoup d’hommes en sont victimes. »

Jeanne Kaboré, coordonnatrice départementale des femmes de Ziniaré.

Violences physiques : un tabou total

Même si elles sont rarement évoquées, elles existent.

« Il y a des cas où ce sont les femmes qui frappent leurs maris. Cela existe bel et bien », affirme Jeanne.

Françoise confirme l’existence de violences physiques, mais souligne que les hommes en parlent très peu. Selon Oumoulala certains hommes se voient confisquer leur salaire. “Sur les réseaux sociaux, on lit souvent des témoignages, même s’ils restent anonymes. Sortir publiquement devient une honte.” Relève-t-elle

Oumala Konaté, professeur de français au lycée Bassy de Ziniaré.

Violences liées au devoir conjugal

Françoise témoigne : « Certaines femmes utilisent le chantage sexuel comme moyen de sanction. Elles savent très bien les effets psychologiques que cela peut engendrer. » Fatimata ajoute :« La plupart des témoignages concernent le devoir conjugal et le manque de soutien envers l’homme lorsqu’il traverse des difficultés. »

Madina dénonce : « Dans certains couples, il y a des paroles que les femmes sortent qui ne sont pas du tout catholiques. Dire à son homme qu’il a un petit kiki, qu’il ne dure pas plus de 30 secondes… Ça peut vraiment blesser. Les violences verbales, c’est pire que les violences physiques. »

 

Quelles solutions : libérer la parole et inclure les hommes

Il est essentiel d’encourager les hommes à parler. Madina plaide :« La société doit comprendre que l’homme aussi est un être humain. Il n’est pas un robot. Lorsqu’un homme vient confier ses problèmes, il ne faut pas le juger. »

Fatimata renchérit : « Il faut accepter de demander de l’aide. Sinon, cela affecte l’épanouissement du couple. »

Nos interviewées appellent également à inclure les hommes dans les actions de sensibilisation. Sinon presque toutes les campagnes ciblent essentiellement les femmes… Pourtant, le genre doit être inclusif.

 

Au Burkina Faso, les violences faites aux hommes restent largement invisibles. Honte, pression sociale et peur du jugement les condamnent souvent au silence, au détriment de leur équilibre personnel et familial. Reconnaître ces réalités ne réduit en rien l’importance des violences subies par les femmes ; cela signifie simplement accepter que l’homme aussi peut être victime et mérite écoute, soutien et protection.

Inoussa COMPAORÉ et Alassane OUEDRAOGO

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
23 − 2 =