Première nationale en mécanique de véhicules automobiles : le pari réussi d’Aïcha Kaboré

Dans un univers largement dominé par les hommes, Aïcha Kaboré s’impose une figure d’excellence. À 17 ans, cette élève du lycée professionnel régional du centre a été sacrée première nationale à l’excellence scolaire en mécanique automobile en 2024.  Son parcours illustre le potentiel des jeunes filles dans l’enseignement et la formation technique et professionnelle au Burkina Faso.

Portrait !

 

Il est 09 h 28 ce 26 février 2026 au lycée professionnel régional du Centre. Sous l’ombre tremblante des nimiers, en face de l’administration scolaire, Ouagadougou respire un air lourd, brassé par un vent poussiéreux. Dans l’atelier de mécanique du lycée professionnel, les clés s’entrechoquent : cling, clang. Mêlé aux voix des apprenants, cela crée une véritable symphonie d’atelier.

Au milieu des moteurs démontés et des boîtes de vitesses ouvertes, une silhouette attire l’attention. Voile noir soigneusement noué, gants couverts de cambouis, Aïcha Kaboré inspecte avec ses camarades une boîte de vitesses posée sur une grande table. À 17 ans, cette élève s’est déjà fait un nom dans un domaine largement dominé par les garçons. En 2024, elle a été sacrée première nationale à l’excellence scolaire en mécanique de véhicules automobiles. Elle a eu donc le privilège de rencontrer le président du Faso. Une distinction précieuse, une distinction plus rare encore lorsqu’elle est portée par une fille dans un univers où les stéréotypes ont la peau dure

Une vocation construite dans l’effort

Déjà petite, elle observait les hommes réparer les engins dans son entourage. << Je voulais faire pareil. Connaitre un métier et savoir utiliser mes mains. », t-elle. Après l’obtention de son BEPC, les possibilités de formation technique qui s’offraient à elle au lycée Bassy de Ziniaré restent limitées. Deux filières :la mécanique et la climatisation. La mécanique s’impose presque naturellement. Au début, je ne maîtrisais pas du tout ce que cela impliquait. Mais je me suis promis d’en tirer le meilleur. Et plus j’avançais, mon amour pour la filière grandissait, explique-t-elle. Mais derrière son parcours exemplaire se cachent de nombreuses difficultés. Comme je me déplaçais à vélo à Ziniaré, quand on m’a affectée à Ouagadougou au lycée professionnel, la distance était très longue et on devait rentrer tôt. C’était très compliqué. Les conditions n’étaient pas faciles », raconte-t-elle. Dans cette filière technique réputée exigeante, les matières sont à flot et avec les tâches ménagères que je dois accomplir, ce n’est pas simple. Je dois jongler entre les cours et aider ma petite maman à vendre l’eau. Il me fallait beaucoup d’organisation », poursuit-elle. Les nuits sont souvent écourtées. « Souvent, il faut faire des nuits blanches ou dormir très tard. Et à 4 heures du matin, je suis déjà debout pour aller à l’école. »

Depuis, son quotidien est réglé comme une horloge. Réveil avant l’aube, plus d’une dizaine de kilomètres à parcourir pour rejoindre le lycée professionnel régional du Centre en plein centre de Ouagadougou.  Vers 6 h 55, elle franchit généralement le portail de l’établissement.

Les soirées sont consacrées aux études. Extinction des lumières souvent autour de 23 h. Pendant les jours de repos, Aïcha ne reste pas inactive : elle se rend au garage pour s’exercer davantage. « C’est là que je pratique vraiment », dit-elle. Son secret tient en quelques mots : « Éviter les distractions et se fixer un objectif et travailler dur pour l’atteindre ».

Lorsqu’un système mécanique lui résiste, elle cherche, questionne ses enseignants, explore internet.

Face aux stéréotypes

Dans sa classe, Aïcha inspire le respect et l’admiration. Sa camarade Wassilatou Tao en parle avec beaucoup d’affection. « Aïcha est une amie très gentille. Sans vouloir exagérer, elle est forte dans toutes les matières », raconte-t-elle.

« Aïcha est une amie très gentille. Sans vouloir exagérer, elle est forte dans toutes les matières », raconte-t-elle.

Elle ne cesse de saluer l’esprit de solidarité de la championne nationale en mécanique de véhicules automobiles. « En mathématiques, quand je lui demande quelque chose, elle s’assoie, elle prend son temps. Elle se libère complètement et m’explique détail par détail, partie par partie jusqu’à ce que je lui dise que j’ai compris. » Au-delà des études, Aïcha joue aussi un rôle important pour ses camarades.” Sur le plan émotionnel, c’est la personne qui me remonte le moral”, ajoute Wassilatou.

Son professeur de mécanique, Yacouba Ouedraogo, ne tarit pas non plus d’éloges. « Elle a des compétences techniques solides et un sens élevé de responsabilité. Elle est très curieuse et s’intéresse vraiment au métier », explique -t-il.

Sa famille l’accompagne dans sa quête d’excellence

Sa famille joue un rôle essentiel dans ses performances. Son père, Salam Kaboré, se souvient encore du choix de sa fille après le BEPC. « Au départ, elle hésitait entre le journalisme et la mécanique. En définitive elle a choisi la mécanique. Je n’ai vu aucun inconvénient », explique-t-il. Aujourd’hui, il se dit fier de son choix. Il la soutient en lui payant des formations complémentaires, en la guidant à travers des conseils.

Un jour, alors qu’il se trouvait dans un bus, il découvre une scène inattendue. « Je l’ai vue conduire une voiture qu’elle venait de réparer pour la remettre à un client. J’ai ressenti une grande fierté », confie-t-il.

Aïcha, un symbole fort pour l’enseignement technique

Au Burkina Faso, les filières d’enseignement et de formation techniques et professionnelles (EFPT), restent encore largement dominées par les garçons. Les filles y sont minoritaires, souvent freinées par les préjugés sociaux. Pourtant ces formations représentent un enjeu pour l’avenir du pays. Les autorités burkinabè ambitionnent d’ici 2025, inverser la tendance du système éducatif pour que nous soyons à 60% d’enseignement technique et 40% d’enseignement général afin de répondre aux besoins du marché de l’emploi.

Dans un contexte marqué par le chômage, l’enseignement technique apparaît comme une réponse efficace pour transformer économiquement le pays. « C’est l’enseignement technique qui peut véritablement soutenir le développement économique », estime Yacouba Ouédraogo. Mais pour lui, il y a des conditions, il précise : « Il faut moderniser les ateliers et former les enseignants aux nouvelles technologies.>> Dans cette dynamique, le parcours de Aïcha représente donc un symbole.

La preuve que les filles peuvent non seulement intégrer ces filières, mais aussi y exceller. « Il n y a pas plus de métiers réservés aux hommes ou aux femmes », tranche Salam Kaboré.

La mécanique de l’espoir

Aïcha pense déjà à l’avenir. Elle rêve d’obtenir une bourse extérieure pour approfondir ses connaissances, pour revenir servir son pays comme il se doit. Elle souhaite également créer une association pour encourager les filles à s’orienter dans les filières techniques. À celles qui hésitent encore, son message est simple : « Qu’elles foncent. Sans douter d’elles-mêmes. »

Dans l’atelier du lycée professionnel régional, les bruits des clés finissent par s’estomper. Les élèves rangent progressivement les clés. Aïcha retire ses gants noircis d’huile, resserre son voile et jette un dernier regard sur la caisse à outils devant elle. Demain, d’autres pièces seront démontées, d’autres moteurs seront inspectés. Peut-être que d’autres filles franchiront à leur tour la porte de cet atelier.

Si cela arrive, ce ne sera pas le hasard. Ce sera le bruit discret, mais, tenace, du futur qu’Aicha Kaboré est déjà en train de réparer.

Lassane OUEDRAOGO

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