Un garçon ne pleure pas : une violence issue des normes sociales

Dans nos concessions, les larmes d’un garçon tombent rarement au sol. Elles sont arrêtées en plein vol par une phrase sèche, lancée comme une gifle : « Un garçon ne pleure pas. » Ici, la tristesse doit se cacher, la douleur se ravaler, le cœur se taire. On apprend très tôt au petit garçon à serrer les dents avant même d’apprendre à compter. À force de ravaler ses sanglots, il finit par ravaler sa propre humanité.

Dans la société moaga, comme dans bien d’autres sociétés africaines, cette norme est présentée comme une règle d’or de l’éducation. Pleurer serait signe de faiblesse, presque de trahison du statut masculin. On tolère la colère, on applaudit la dureté, on excuse la brutalité, mais on interdit la vulnérabilité. Le message est clair : pour être un “vrai” homme, il faut être dur comme la latérite en saison sèche, même quand le cœur est en saison de pluies.

Pourtant, cette injonction n’est pas une simple recommandation éducative. C’est une violence, discrète mais profonde. Une violence psychologique, parce qu’elle nie une émotion naturelle. Une violence éducative, parce qu’elle apprend à l’enfant que certaines parties de lui-même sont interdites. Une violence culturelle, parce qu’elle transforme une norme sociale en loi du silence. On parle beaucoup de violences visibles, de coups, d’insultes, d’humiliations publiques. Mais on parle moins de ces violences silencieuses qui ne laissent pas de bleus sur la peau, mais des cicatrices dans l’âme.

Dire à un garçon qu’il n’a pas le droit de pleurer, c’est lui dire qu’il n’a pas le droit d’être fragile, donc pas le droit d’être pleinement humain. C’est lui apprendre à porter seul ses tempêtes intérieures, sans abri, sans parole, sans secours. C’est lui apprendre que la force se mesure à la capacité de se taire, même quand on se noie.

Et que devient ce garçon quand il grandit ? Il devient souvent un homme qui ne sait plus nommer ce qu’il ressent. Un homme qui confond la tristesse avec la colère, la peur avec l’agressivité, la frustration avec la violence. Un homme qui n’a jamais appris à demander de l’aide, parce qu’on lui a appris à tout encaisser. Dans le couple, dans la famille, dans la communauté, cette incapacité à exprimer ses émotions devient une bombe à retardement. On s’étonne ensuite des conflits, des ruptures, des violences domestiques, des silences lourds comme des nuits sans lune.

Sur le plan de la santé mentale, le prix est lourd. Stress chronique, anxiété, dépression non dite, conduites à risque… Beaucoup d’hommes souffrent, mais en silence. Parce que parler, c’est déjà “faiblir”. Parce que pleurer, c’est déjà “perdre”. Alors on boit pour oublier, on s’isole pour ne pas expliquer, on explose pour ne pas pleurer. La société récolte ce qu’elle a semé : des hommes armés contre eux-mêmes, parfois contre les autres.

Il est temps de poser la question qui dérange : à qui profite ce silence imposé aux garçons ? Certainement pas aux familles, qui perdent des fils capables de dialoguer. Certainement pas aux femmes, qui portent souvent seules la charge émotionnelle du foyer. Certainement pas à la communauté, qui a besoin d’hommes équilibrés, capables d’écoute, de compassion et de responsabilité. Interdire les larmes n’a jamais fabriqué des cœurs solides ; cela a surtout fabriqué des cœurs fermés.

Plaider pour le droit des garçons à pleurer, ce n’est pas appeler à la faiblesse. C’est appeler à la maturité émotionnelle. C’est reconnaître que la force ne réside pas seulement dans les muscles, mais aussi dans la capacité de dire : « J’ai mal. J’ai peur. J’ai besoin d’aide. » C’est permettre au garçon de devenir un homme qui se connaît, qui se maîtrise, qui respecte les émotions des autres parce qu’il a appris à respecter les siennes.

Parents, éducateurs, leaders communautaires, décideurs : vous êtes des semeurs de destins. Chaque phrase que vous répétez, chaque moquerie que vous tolérez, chaque silence que vous imposez façonne l’homme de demain. Remplacer « un garçon ne pleure pas » par « un garçon a le droit de ressentir », ce n’est pas trahir la culture ; c’est la faire grandir. Les cultures vivantes ne sont pas celles qui étouffent, mais celles qui protègent.

Il ne s’agit pas de renier nos valeurs, mais de trier ce qui construit et ce qui détruit. Le courage, la dignité, la responsabilité sont des richesses à préserver. Mais la négation des émotions n’est pas une valeur, c’est une habitude héritée, et toute habitude peut être questionnée.

Reconnaissons-le avec courage : les pleurs ne sont pas un échec de l’éducation, ils peuvent en être une réussite. Ils sont parfois le signe qu’un enfant se sent assez en sécurité pour exprimer ce qu’il vit. Et cette sécurité-là est le premier pas vers des hommes plus justes, plus stables, plus humains.

Brisons donc ce vieux mot d’ordre qui pèse comme une pierre sur la poitrine des garçons. Laissons tomber les larmes, pour que tombent aussi les murs. Car un garçon qui a le droit de pleurer aujourd’hui est un homme qui saura mieux aimer, mieux dialoguer et mieux protéger demain. Et c’est toute la société qui y gagnera.

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Notice: Cet article est produit dans le cadre du projet ” Des ondes pour l’égalité” porté par la radio Venegré avec le soutien du Fonds canadien d’initiatives locales

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